B R U N O __D E N I E L - L A U R E N T

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B comme Bonnezeau

Auteur : Bruno DENIEL-LAURENT

Publication : L'Anjou en toutes lettres (Siloë)

 

 

 

 

 

On connait l’arrogance d’un certain Paris pour la Province : savant mélange de commisération, d’exhortation ambigüe, de morgue satisfaite. Quant il s’agit du vin, il semblerait que le Parisien, ne pouvant raisonnablement se gargariser de sa mixture montmartroise, laisse au Bordelais le soin de se croire le maître des élégances. Personne, du Jura à la Bourgogne, de Savennières à Saint-Chinian, ne s’en soucie : on sait bien qu’il ne faut jamais ôter leurs illusions aux paltoquets. Il arrive pourtant des moments où les légendes s’effondrent : en 2004, le concours mondial des vins de Bruxelles sacre le « Bonnezeaux 1996 » de Jean-Pascal Godineau « Meilleur vin moelleux du monde », laissant dans sa haie d’honneur d’altiers Sauternes, de sapides Tokay. Un « petit vin de Loire » au firmament de la reconnaissance ? Impensable pour certains. En Anjou, le palmarès fut accueilli avec nonchalance, et même avec une pointe d’appréhension : c’est qu’il est toujours risqué d’inciter les fâcheux ou les snobs à arpenter nos paisibles coteaux.

Marchons, justement, sur les coteaux de Godineau, alignés sur les hauteurs de Thouarcé. Constitués de schistes et de roches magmatiques, Melleresses, Beauregard et Malabé offrent leur déclivité méridionale aux assauts du soleil, chatouillés par le Layon qui à l’aurore arrose le chenin de sa rosée enveloppante. Soumis à cette alternance de la brume et du feu, les raisins, à l’approche de l’automne, rôtissent et prennent un aspect racorni, flétri : c’est le passerillage. Un champignon microscopique, le Botrytis Cinerea, apporte parallèlement sa contribution au miracle, transperçant la fine pellicule du raisin au moyen de filaments ramifiés qui vont pomper l’eau du fruit qui se concentrera alors en sucre. Assailli par le parasite, le raisin se recouvre bientôt d’un duvet grisâtre : c’est la « pourriture noble », qu’il convient de ne pas confondre avec la pourriture acétique. Mais chaque grappe, et au sein de celle-ci chaque raisin, se développe selon son propre rythme de maturité : il est donc nécessaire de multiplier les tries manuelles et les échelonner sur plusieurs semaines : c’est dire si le vendangeur doit faire preuve d’acuité et de sang-froid. La grappe idéale existe : elle mêle grains botrytisés, grains passerillés et grains « verts » gorgés d’eau qui agiront comme des drains lors du pressurage.

Ce processus risqué et incertain, qui exige une attention de chaque instant, une main d’œuvre de confiance et des conditions climatiques idoines, se retrouve, à quelques détails près, dans tous les domaines à liquoreux : Thouarcé (Bonnezeaux), Rochefort-sur-Loire (Quart-de-Chaume), coteaux du Layon et de l’Aubance et, au delà de l’Anjou, à Sauternes et Monbazillac. A force de travail, d’exigence et de discipline collective, l’excellence, dans le Layon, est depuis une vingtaine d’années au rendez-vous : les grands Bonnezeaux, opulents sans être empâtés, onctueux et frais, puissamment fruités et miellés, héritent du chenin une revigorante amertume de fin de bouche. Chevaliers de la Confrérie des Bien Faye d’Anjou, issus d’une longue généalogie de vignerons, Jean-Pascal Godineau, fils de Jean, ou Claude Robin, fils de Louis, pour ne citer qu’eux, tentent chaque année de renouveler l’exploit. Claude Robin, régulièrement remarqué par le Guide Hachette des vins, ou Jean-Pascal Godineau, dont les murs ne peuvent plus accueillir les distinctions tant elles sont envahissantes, ne se soucient guère de ces éloges tardifs. Ils savent que la voie liquoreuse, en Anjou comme ailleurs, reste exigeante, précaire, souvent ingrate. C’est pourquoi l’on se sent toujours un peu privilégié lorsqu’un de ces hommes, ayant inscrit sa vie dans une aussi majestueuse équation de paramètres hasardeux, nous accorde, dans la fraîcheur des chais, un peu de son temps et les plus belles larmes de ses efforts.

(c) Bruno Deniel-Laurent

Texte publié dans L'Anjou en toutes lettres (Siloë), 2011

 

 

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