B R U N O __D E N I E L - L A U R E N T

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Une journée dans
l'enfer des branchés

Auteur : Bruno DENIEL-LAURENT

La Revue littéraire (N° 7 - octobre 2004)

 

 

 

 

 

 

J'ai depuis l’âge de seize ans, exercé une foultitude de métiers : ouvrier-plieur à la chaîne, employé de banque, testeur de restaurants libanais pour son Altesse le Prince Abdallah bin Abdelaziz Al-Saud, professeur d’algèbre, consultant en intelligence économique, vendeur ambulant de roses, disc-jockey, ramasseur de balles à Roland-Garros, officier de sécurité au haras de l’Emir de Dubaï, conférencier pour le compte du Parti démocratique du Kurdistan irakien, diplomate, homme-sandwich, maître-toile, contrebandier, rouleur de sel guérandais, aide-bibliothécaire, ouvrier agricole, pourvoyeur de putes de luxe au Plaza-Athénée… bref, quelques honorables professions dont je n’ai pas à rougir. Je me dois cependant de confesser ici une incartade honteuse que j’ai longtemps gardée sous silence : j’ai bien failli devenir pigiste pour un magazine branché.
Ma mésaventure, dont il me faut aujourd’hui conter les détails, débuta par un appel téléphonique d’Alix Gore. Journaliste multicarte, orientée cyber-fétichisme et sexualités déviantes, celle-ci pensait bien faire :
- « Salut toi, j’ai une bonne nouvelle ! Frédéric Joyeux veut relancer le magazine Bliiiz. Il a lu tes blocs-notes et te veut dans son équipe. Il nous réunit tous chez lui jeudi prochain. Allez, dis oui ! ».
C’est plus fort que moi : je n’ai jamais su résister aux sollicitations féminines ; et encore moins aux brunes foldingues à la peau blême. J’acceptai immédiatement l’invitation, feignant l’enthousiasme et me perdant en remerciements affables. Trois jours plus tard, engagé par ma réponse hâtive, je quittais mon Anjou natal et montais – ou plutôt descendais – vers la Capitale.

Soucieux d’assouplir ma dégaine turgide, je me suis préparé à l’entrevue en vidant consciencieusement deux choppes de Mac Ewan’s. C’est donc légèrement éméché, et après m’être perdu dans le Marais, que j’ai pénétré, rue de Picardie, dans le loft de Frédéric Joyeux. Une quinzaine de trentenaires, occupés à feuilleter de vieux numéros d’Actuel ou de Bazooka, se pavanaient déjà, engoncés dans des poufs translucides, tandis que deux gamines studieuses, le dos à l’assemblée, tapotaient sur le clavier de leur iMac.
Frédéric Joyeux vint aussitôt vers moi ; un large sourire pétri d’amabilité illuminait sa face d’ex-hippie. Sa ressemblance avec Souchon m’estocada : l’ovale résolu de son menton, les amples orbites dépressives de son regard et sa bouche prévenante, immodérément distendue, n’auraient aucun mal à séduire le plus rétif des jurés de l’Académie des sosies. Je notai aussi l’élégance sourcilleuse de son apprêt : costume brun impeccablement élagué, tee-shirt moulant aux motifs de camouflage urbain et sandalettes birmanes. Sa coiffure, enfin, à la Chris Squire (genre caniche de haute extraction), forçait le respect.
Après avoir imposé le silence, il me fit asseoir sur un tabouret de bar, brossa un portrait imprécis mais flatteur de votre serviteur, et débuta immédiatement sa déclaration d’intention qui fut exposée en moins de trois minutes : j’appris à cet instant que Bliiiz ambitionnait de devenir le « magazine de référence de la Génération Y » et la boite de résonance de la « jeunesse post-médiatique, post-politique, post-morale ». Je restai coi à l’écoute de ce succinct laïus et me mis à espérer que soient explicitées ces notions fumeuses. Mais mes compagnons, connaissant sans doute les œuvres de Coupland et Bruce Sterling beaucoup mieux que moi, hochèrent la tête vers Joyeux/Souchon en signe de complicité. Mon voisin de gauche ne perdit pas de temps :
- « Eh bien, Frédéric (chez ces gens-là, il faut toujours appeler son patron par son prénom), il me semble (humilité de façade) que tu (coolitude ostensible) as parfaitement résumé (flatterie d’usage) ce que doit être aujourd’hui un magazine efficacement subversif (virilité militante). J’ai d’ailleurs quelques petites idées… »
Les pigistes s’étaient tournés vers le Paltoquet. Vingt-cinq ans, blafard, un pull-over rouge troué aux manches, des Converse neuves, un duvet de trois jours et des aphorismes d’Hakim Bey expédiés à la mitraillette : visiblement, le sous-chef, c’était lui. Tout en fixant le plafond – signe extérieur de concentration –, il se gratta rageusement le crâne – manifestation de génialité convulsive, refus des bienséances bourgeoises – et reprit de plus belle :
- « Comme tu l’as dit, surtout pas de morale, nous ne sommes pas des curés (on l’avait compris) et on doit aussi dépasser le militantisme bête et méchant (c’est vrai : mieux vaut être torve et mou). La critique des médias, c’est terminé puisque nous sommes tous des médias. Pourquoi m’en prendrais-je aux médias puisque je suis moi-même un média ? (on se le demande, en effet). »
Un binoclard se risqua, sous le regard taraudant du Paltoquet, à surenchérir :
- « C’est vrai, les Blogs, la TAZ, le contre-Net, enfin tout ça, ça permet quand même de… de s’affranchir du Pouvoir, quoi, et notamment des médias… de prendre l’info directement à la source… de court-circuiter le système, de vivre concrètement l’Autonomie… et je crois que Bliiiz, c’est là qu’il pourrait être un vrai relais pour toutes ces idées-là auprès des jeunes, les mecs qui font du skate, les teufeurs, les hackers, enfin ceux qui se posent pas la question de savoir s’ils sont libres ou pas. Ils sont libres, quoi ! »
Le Paltoquet comprit qu’il lui fallait se rendre indispensable s’il voulait décrocher la place enviée de Directeur éditorial : - « Ok, voilà une bonne accroche pour un premier numéro : JE SUIS UN MEDIA. »
L’idée sembla convenir à Joyeux/Souchon, et sa fine équipe, qui n’attendait que cela, entra dans la sarabande extatique de l’échange d’idées. Je tendis l’oreille mais quelques bribes seulement émergèrent du morne brouhaha : « …et l’Etat terminal n’a d’autre choix que… » ; « oui, une ontologie de la guérilla, ou plutôt une… » ; « …les teufeurs, eux, ils vivent en dehors de la famille nucléaire, tu vois… » ; « pas de morale… » ; « …ouais, l’apocalypse culture, en quelque sorte ! » ; « je répète : pas de morale… » ; « non, des MONADES, pas des nomades, ah ! ah ! »…
Je commençais à me demander ce que je faisais dans cette fosse à lisier lorsque soudain, Joyeux/Souchon s’éleva au firmament de mon estime en formulant l’unique question digne d’être posée à un jeune homme moderne : « Quelqu’un a-t-il soif ? » Sans hésiter, je demandai une bière fraîche. La préposée aux boissons, une sorte de stagiaire rousse au regard fugace, apparemment mal remise de sa dernière prise de cocaïne, haussa les épaules : « Il n’y a pas d’alcool ici. » Quelques œillades hostiles me firent comprendre ma bévue. En voulant me descendre une bière en plein après-midi dans une réunion de rédaction d’un magazine branché, je venais d’outrepasser les limites de l’hospitalité parisienne. C’est bien connu : il n’y a que les ploucs qui boivent pendant le turbin. La rouquine déposa sur la table basse une demi-douzaine de Pepsi light dont l’assistance se saisit aussitôt. Ma voisine de droite, frêle comme une brindille des steppes, sentit mon dépit et fit mine de s’intéresser au livre qui dépassait de ma poche. Elle jeta un œil sur la couverture : c’étaient les Entretiens sur la mort de Malebranche. « Ooouuuh, pas cooool… » me dit-elle, les yeux ronds, détachant les syllabes pour mieux me faire comprendre sa désolation. Mon cas était jugé. Alcoolique, morbide et supposé réac : je n’irai pas loin dans le milieu.

Joyeux/Souchon relança la foire aux idées. Le thème du premier numéro était arrêté. Il en fallait d’autres. Le sous-chef reprit l’offensive :
- « Il faut parler de la ville qui devient un cimetière consumériste, de la restriction des espaces poétiques, il faut parler de ceux qui refusent les politiques de standardisation, je pense aux sports extrêmes, le parapente urbain, les funambules, tous ces mecs qui refusent la dictature de l’horizontalité obligatoire, qui veulent que la ville redevienne un espace ludique, un espace à trois dimensions, quoi. »
Le Binoclard se sentit pousser des ailes :
- « Ouais, exactement, il faut parler de tout ça, on peut aussi parler des explorateurs d’égouts, faut montrer que ça forme une géo-autonomie hyper-subversive, une sorte de yoga du Chaos comme dirait Bey, un truc vachement incontrôlable par le Système. Donc, ça pourrait former un thème, disons, les sports transversaux, quoi. »
- « Et la priorité, si on veut fidéliser ces mecs-là, reprit le Paltoquet, c’est de ne surtout pas avoir un discours moralisateur, genre gauchiste, il faut montrer que jouir, escalader, se réjouir, dévaler, etc., c’est déjà faire la révolution. »
Tout ceci, on s’en doute, venait d’être exprimé avec un sérieux de plomb. La logorrhée pseudo-subversive que ces deux petits-blancs – sédentaires, maladifs, socialement assistés – déversaient depuis une heure ne semblait choquer personne. Et pour cause : le propre du journalisme branché est d’être rompu aux plus chatoyants simulacres, à l’inconséquence la plus aboutie. Les échanges, de plus en plus mous, se poursuivirent encore quelques minutes (le temps de broder sur la Folie, les Antipodes, la Révolte, l’Insaisissabilité), puis Joyeux/Souchon fit le point des futurs « unes » de Bliiiz : « Je suis un média » ; « Stratégies obliques » ; « Banal moi ? ».
C’était un peu léger, il fallait se creuser.
Je me lançai, comme un Mayennais suicidaire se jette dans une mare à crapauds :
- « Ne pourrait-on pas consacrer un dossier à Dieu ? »
A ma grande surprise, le Binoclard, décidément en verve, rebondit sur ma proposition :
- « Oui, c’est vrai, tu as raison, il ne faut pas oublier de s’intéresser aux religions… On pourrait montrer qu’il existe des religions anti-autoritaires, des alternatives jouissives au judéo-christianisme, par exemple le chamanisme, l’anarcho-taoïsme ou certaines voies hyper-syncrétistes ou autres, quoi… »
Ces bourricots commençaient à me taper sur le système. J’insistai, l’air mauvais :
- « Donc on fait la une sur Dieu ? »
- « Ben… je sais pas… »
Joyeux/Souchon tirait la tronche. Merde, l’ambiance venait de se dégrader par ma faute. Le Paltoquet, qui m’observait en biais depuis quelques minutes, rompit le silence :
- « Dieu, on ne peut pas : Technikart a déjà fait sa une dessus. DIEU EST-IL HYPER-COOL ?, vous vous souvenez ? Il faut attendre que le sujet se décante. On verra plus tard »

Ce dernier échange me déniaisa enfin : je n’avais plus rien à attendre de ces ganachons de la Rive droite. Fantasmant sur une pleine pinte d’Ecu 28, algide et mousseuse à souhait, j’attendis sagement la fin des palabres. Dieu merci, ne pouvant chauffer leurs neurones trop longtemps, ces cyber-journalistes devinrent vite muets comme des carpes neurasthéniques et Joyeux/Souchon mit fin au sketch, tandis que le Paltoquet et le Binoclard l’entouraient de mille égards. Non sans avoir poliment salué l’engeance, je m’enfuis à toute berzingue, honteux de m’être presque laissé séduire par l’urbanité de mon ex-futur-patron dont j’ai bien évidemment perdu la trace.
L’eau a coulé sous le Pont des Arts. Et Bliiiz, exposé à la devanture des kiosques, persiste dans son audacieuse exploration des nappes phréatiques de notre post-modernité. Aucun doute : le Système n’a pas fini de trembler.

Bruno DENIEL-LAURENT

Texte publié dans La Revue littéraire (N° 7 - octobre 2004)

© Bruno Deniel-Laurent

 

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