B R U N O __D E N I E L - L A U R E N T

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C comme Cabernet d'Anjou

Auteur : Bruno DENIEL-LAURENT

Publication : L'Anjou en toutes lettres (Siloë)

 

 

 

 

 

Une photographe spécialisée dans la déformation de sujets humains via le prisme d’un verre à vin ; un skate peinturluré de rose, affublé de fleurs en plastique, étrangement baptisé Skateboard d’ivresse ; un vidéaste hagard bricolant en temps réel un assemblage de plans prétendument « bachique, participatif, interactif » : nous sommes à Paris, quartier Saint-Germain-des-Prés, et j’apprends que le Cabernet d’Anjou est à la fête.

« C’est un vin un peu décalé et en même temps très chic ! » m’assure sans broncher une hôtesse d’accueil toute de rose vêtue. Après une Rosé Party dans le Marais, voici donc l’Art’by Cabernet-d’Anjou et ses dix performers chargés d’improviser des œuvres en live à l’occasion de la press party de l’évènement. « Normalement, des people vont passer ! » m’assure, surexcitée, ma petite hôtesse. Elle n’a pas menti : j’aperçois bientôt Derec et Laurent Ruquier… Le viticulteur qui pose près d’eux en tablier fuchsia semble aux anges. Un dépliant traînant sur une table m’apprend que les Cabernet d’Anjou seraient des vins « nomades et ludiques » ! Misère des events branchés… Être dans le vent : une ambition de feuille morte. J’accepte toutefois de bonne grâce un verre du Domaine La Petite Ville des frères Brunet. En vérité, je n’ai alors qu’une crainte : que Gérard Miller s’incruste dans la party… Que faire alors, déguster mon Cabernet ou lui lancer en pleine face ? Le dilemme, à n’en point douter, aurait été sévère.

Le Cabernet d’Anjou, donc, serait à la mode. Après tout, en émoustillant le Tout-Paris, notre rosé moelleux ne fait que recouvrer le succès qui était le sien au début du XXe siècle. Puis il faut bien que nos viticulteurs fassent tourner la boutique, aussi leur pardonnera-t-on de confier la promotion de leur nectar à de ronflantes agences de com’… Reconnaissons-le : le Cabernet d’Anjou est un vin flatteur, peut-être même un brin aguicheur avec ses arômes de bonbon anglais et de fraise mûre. Il est rare cependant qu’il ne tienne pas ses promesses et sa bouche fruitée en fait incontestablement un vin convivial. Parfois, certes, on nous propose des bouteilles à la vivacité piètre ou factice, et il est des Cabernets d’Anjou antipathiques, mollassons hypocrites, torves et onctueux. Mais il faut admettre que de discrètes notes poivrées permettent dans certains cas d’en faire un honnête compagnon des plats relevés, bœuf khmer à la citronnelle ou poulet thaï aux ananas. Quoi qu’il en soit, le Cabernet d’Anjou est un vin de rafraîchissement et aussi de conversation qu’il serait impensable de boire seul : c’est ce que nous enseigne Serge, clochard mystique des rues d’Angers, lui qui quotidiennement plonge en transe communicative avec des hordes de noctambules de tous âges et de toutes conditions, cramponné comme un diable à son breuvage saumoné qu’il consent toutefois à partager avec qui veut bien s’en gargariser. Qu’importe alors que le flacon soit tiède et souillé de salive étrangère, puisque son respectable desservant, ambassadeur ceint de la plus pure sincérité, a mille fois plus de panache que nos clinquants bateleurs de la Rive gauche.

(c) Bruno Deniel-Laurent

Texte publié dans L'Anjou en toutes lettres (Siloë), 2011

 

 

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