B R U N O __D E N I E L - L A U R E N T

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De la pauvreté à la misère

Auteur : Bruno DENIEL-LAURENT

Publication : Causeur (janvier 2011)

Bruno Deniel-Laurent

 

On ne voyage pas pour découvrir de nouveaux espaces, mais pour se confronter à la coexistence des temps. J’écris ce texte depuis les hauts-plateaux du Cambodge. Nous sommes quelque part entre Bangkok, Singapour et Hong-Kong, sauf que les hauts-plateaux ne vivent pas à l’heure des dragons : ici, ce n’est pas l’Asie, c’est le Néolithique. Ou plutôt, ça l’était hier encore. Car la logique libérale, dont la ruse suprême consiste à nous faire croire qu’elle n’existe pas, s’applique désormais à façonner ici un autre type d’homme, un nouvel imaginaire. Face à cette civilisation des hauts-plateaux qui meurt devant nous, je repense à l’imposition progressive de la logique libérale en Europe : l’émergence, à la sortie des guerres de religion, d’une pensée pessimiste du Droit et d'un imaginaire du « doux commerce ; la mise en place du capitalisme industriel, puis sa contestation socialiste ; le retour sordide des « idéologies du Bien », versions bolchevique ou nazie ; enfin, l’avènement du libéralisme « spectaculaire » dont le prochain objectif semble être l’installation (sur les corps et dans les têtes) d’une « gouvernance mondiale » parée de tous les vertus. Tout ceci a pris quatre siècles : les aborigènes des provinces de Mondolkiri ou de Ratanakiri n’auront disposé, eux, que de quelques années pour prendre la mesure du basculement.

Ce que l’on appelle ici les hauts-plateaux, c’est un vaste hinterland de collines boisées, peuplé de tribus (Bunong, Jaraï, Katcha, etc.) désormais concurrencées sur leur propre terre par des migrants chaque jour plus nombreux. Contrairement aux populations des plaines, les peuples autochtones pratiquent traditionnellement la culture itinérante sur brûlis dont la mise en œuvre s’inscrit dans une représentation « magique » du monde ; un ensemble de rites expiatoires ou prépiatoires, basés sur le don, le sacrifice et le respect des esprits, encerclent la sphère productive de limites et de pesanteurs, interdisant de fait au producteurs de se faire « maitre et possesseur de la nature ». La sphère économique s’intègre ainsi au sein de la sphère spirituelle, comme chaque villageois au sein de la communauté des producteurs. Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer la marge d’autonomie dont dispose chaque paysan dans cette équation : pour peu qu’il respecte les règles communes et réussisse à nourrir sa famille, libre à chacun de choisir la voie du moindre effort, de préférer au labeur l’alcool de riz ; ou au contraire de s’assommer dans le travail pour vendre des surplus de riz au marché local. Ainsi, trois sphères sociales semblent ici cohabiter : 1) celle de la sphère privée, autonome (plutôt que « libre ») et intégrée (plutôt qu’administrée) ; 2) celle de l’Etat (cambodgien, en l’occurrence), longtemps mise à distance mais dont l’omnipotence se fait chaque jour plus invasive ; 3) enfin celle de la communauté villageoise, préceptrice des coutumes séculaires, des limites et de la « décence commune » (comme l’écrirait Orwell). On ne s’étonnera pas d’apprendre que c’est cette dernière qui est dans la ligne de mire des acteurs qui déclarent « développer » les hauts plateaux.

Selon les dogmes de la logique libérale, l’existence d’un tel système social forme évidemment un scandale ou, pour le dire en termes mesurés, une survivance aberrante. Qu’une région puisse vivre en AUTONOMIE, à l’écart du double maillage juridique et marchand, et que la notion de « croissance » (ce mot incantatoire qu’il serait plus honnête de nommer ainsi : « augmentation-de-tout-et-n’importe-quoi-entrant-dans-le-calcul-du-PIB ») soit incompréhensible pour un paysan local forment simplement des anomalies qui doivent être corrigées. C’est donc à cette correction que s’attèle désormais l’Etat cambodgien, puissamment épaulé par les instances libérales internationales (FMI et Banque asiatique de développement) et une batterie de multinationales chinoises, malaises et européennes. Ce qu’on impose ici, c’est avant tout un imaginaire fondé sur la magie de l’échange marchand. En premier lieu, on incite chaque paysan à choisir la monoculture de rente, au détriment des cultures vivrières de subsistance. Sur ses arpents, le paysan avait la possibilité de cultiver soixante espèces de plantes : plantes alimentaires, condiments, fruits à usage médicinal ou rituel. On le persuadera qu’il est de son intérêt de se spécialiser dans la noix de cajou ou l’hévéa ; on lui fera miroiter les riels qu’il pourra tirer de son intégration dans le marché international ; en jouant sur des ressorts psychologiques plus torves, mêlant la peur et l’envie, on le persuadera qu’il a intérêt à prendre la bonne décision avant que son voisin ne la prenne lui-même. Plus que la force ou le dol, c’est par la séduction de la marchandise – et la propension de tout à chacun à contester les autorités traditionnelles – que s’impose peu à peu l’esprit nouveau : dans tel village, l’entreprise de noix de cajou offre une mobylette au premier paysan qui embrassera la monoculture. Là, on montre en exemple de rutilantes maisons de type khmer. Plus subtilement encore, on brise l’autorité des chefs de village, on sape les fondements de l’entente. Evidemment, le paysan qui choisit de se soustraire à l’autorité vacillante de la communauté villageoise, préférant à celle-ci son intérêt économique propre, sera considéré selon la logique libérale comme un sujet normal. Alors bien sûr, on sait qu’il est des jeux de dupes. Le paysan, qui croyait se faire maître de son destin, deviendra demain ouvrier agricole sur la terre qu’il a imprudemment vendue ; on le verra s’entasser avec ses frères sur des camions surchargés, soumis aux horaires du salariat. Peut-être finira-t-il par devoir s’exiler loin de sa terre, ajoutant son corps à ces flux de population que nos libéraux aiment tant célébrer. Il aura quitté la pauvreté pour mieux embrasser la misère.

Il existe aussi sur les hauts-plateaux des autochtones qui refusent de jouer le rôle ; le Bunong qui, jusqu’au bout, ne vend pas ses terres au représentant d’une entreprise agro-alimentaire luxembourgeoise ; le Jaraï qui prend la tête d’une révolte spontanée et détruit des barrières de fils barbelés ; le Katcha qui conteste l’installation d’une colonie de travailleurs chinois dans son village ; le Kroeung qui convoque l’autorité morale des « ancêtres » face aux ruses des nouveaux séducteurs ; celui-ci, bien sûr, est l’anormal. Son combat, nous le pressentons, est perdu d’avance. Contre la révolte d’une communauté de destin qui ne veut pas mourir, on trouve, sur les hauts-plateaux comme dans notre vieille Europe, de terrifiants contradicteurs. D’ailleurs, s’il existait un Philippe Sollers d’ethnie bunong, nous pouvons être sûrs qu’il écrirait un vibrant pamphlet intitulé Le Mondolkiri moisi. Si un Jacques Attali était né chez les Jaraïs, soyons certain qu’il saurait pester contre les « vieux conservatismes qui empêchent la zone jaraï de réussir son inclusion harmonieuse dans la mondialisation. » Un Alain Minc katcha, quant à lui, serait plus sévère encore contre les « chefs de village, le repli frileux des vieilles élites, les coutumes d’un autre âge. » Sauf que les peuples des hauts-plateaux, dévorés à l’instar de leurs forêts en quelques années seulement, n’auront pas même eu le temps de générer en leur sein de telles crapules. Je me demande sincèrement, du coup, si nous ne sommes pas plus à plaindre que les dernières tribus forestières du Cambodge.

 

Bruno DENIEL-LAURENT

Texte publié dans Causeur (janvier 2011)

Bruno Deniel-Laurent

 

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