B R U N O __D E N I E L - L A U R E N T

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Sur Jean-Edern Hallier

Auteur : Bruno DENIEL-LAURENT

La Revue Littéraire (octobre 2005)

 


 

Le Jean-Edern Hallier de Sarah Vajda, décidément, continue de faire des émules. Une digue de mépris, à peine parsemée d’injures décochées par les «fils modèles» du maître, avait accueilli, on s’en souvient, l’«impossible biographie». Ce crime de lèse-Hallier, depuis, n’arrête plus de nourrir les contre-attaques. On susurre ainsi que Laurent Hallier se serait lancé dans la rédaction d’un «dictionnaire amoureux», afin de venger la mémoire de son frère outragé… Et pour l’heure, c’est François Bousquet, l’ancien directeur de la librairie parisienne L’Age d’Homme, qui se livre sans fausse pudeur dans son Jean-Edern Hallier ou le narcissique parfait, avec l’intention déclarée de dire son fait à Sarah Vajda.

La biographie d’Hallier, il est vrai, n’en était pas vraiment une. Barrésienne élevée en Romancie, Sarah Vajda s’était bien peu concentrée sur son «héros», préférant exposer un tableau nostalgique et poétique d’une certaine décadence française à laquelle quelques moines-soldats ont tenté d’opposer la force du verbe : Dominique de Roux et sa geste gaulliste-révolutionnaire ; Huguenin, l’auteur d’une enchanteresse Côte sauvage saluée par Mauriac et Aragon ; Abellio, l’infatigable quêteur de l’ombre… Hallier, face à ces astres littéraires, apparaît comme le contre-modèle ; il est le raté de la bande, l’usurpateur miné par son infantilisme et sa convoitise ; il est le damné ontologique, celui qui invoque le feu sacré du langage mais n’arrive guère à produire que des étincelles...

Ces étincelles en ont pourtant ébloui certains, et François Bousquet ne cache rien de sa trouble fascination. Ses mots, lorsqu’il parle de Jean-Edern, sont ceux de l’amant. Hallier, nous jure-t-il, était «immense, mythologique, solaire», il «mesurait six ou sept mètres, au moins», c’était un astre souverain, «le plus fort dans sa partie, comme Maradona, De Gaulle ou Balzac»... François Bousquet, on le voit, n’a pas l’inélégance de renier ses amours de jeunesse. Qu’on le veuille ou non, ce sont parfois des petites sottes – ou des fieffées crapules – qui font de nous des hommes et nous permettent d’accéder souverainement au monde. Peut-on reprocher alors à ceux qui ont eu vingt ans sous Jack Lang de s’être exaltés pour Jean-Edern Hallier et d’avoir cru déceler en lui le dernier héros picaresque ?

Lorsqu’on pénètre plus avant dans le livre de François Bousquet, on a la surprise de constater que son sentiment, au fond, rejoint celui de Sarah Vajda. Car la nostalgie d’un monde de bâtisseurs et d’héritiers taraude également ce lecteur de Caraco et de Fondane : «Nous avons perdu le secret des grands livres comme nous avions perdu plus tôt celui des cathédrales.» François Bousquet, non dupe, sait bien qu’Hallier, plus que personne, «a illustré cette crise du language» ; bruyant, brouillon, «jaloux métaphysique», il n’a rien fait pour briser l’érection de l’infernale tour de Babel où chaque monade se ferme sur son propre nombril. Et le livre de se clore sur un adieu discret au maître de ses vingt ans…

Entre la fiévreuse biographe et l’amoureux déçu ne s’affirme donc, finalement, qu’une différence de tempérament et de génération. A François Bousquet, on ne reprochera pas son bel hommage rendu à la folie rugissante du pirate Hallier ; mais on remerciera Sarah Vajda, du fond du cœur, de lui avoir préféré l’altière discrétion des authentiques grands fauves.

 

Bruno DENIEL-LAURENT

Texte publié dans dans le numéro 19 de La Revue Littéraire (Léo Scheer) - octobre 2005

Bruno Deniel-Laurent

 

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