B R U N O __D E N I E L - L A U R E N T

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Entretien avec François Ponchaud

Auteur : Bruno DENIEL-LAURENT

Publication (partielle) :Causeur (été 2015)

 

 

 

 

 

 

 

François Ponchaud, fils d'un paysan savoyard conseiller général MRP, est né en 1939. Au sortir de la guerre d'Algérie, où il a servi comme parachutiste, il choisit la voie religieuse. C'est en 1965 que les Missions Etrangères de Paris l'envoient au Cambodge. Il racontera dans La cathédrale de la rizière (1990) l'histoire chaotique des 450 années de présence chrétienne au Cambodge.

Il est en 1975 l'un des derniers à quitter l'ambassade de France à Phnom Penh envahie par les khmers rouges, et l'un des premiers à révéler au monde la nature du régime Polpotiste dans Cambodge année zéro (1977).

Ce grand témoin des convulsions de l'histoire cambodgienne contemporaine est l'un des meilleurs connaisseurs de la société et de la culture khmère. Ce qui lui a permis de développer une approche originale d'évangélisation, fondée sur la compréhension du bouddhisme et le respect de la mentalité khmère. Traducteur de la bible en langue khmère, ce moderne Saint-Jérôme est aussi l'auteur d'Une brève histoire du Cambodge (2006), ouvrage remarquablement synthétique qui connaît un vif succès, notamment auprès d'étudiants khmers, souvent peu avertis des développements contemporains de l'histoire de leur pays.

L'entretien publié ici en version intégrale a été réalisé à l'église Saint-Michel de Kampong Som en juin 2015.

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Bruno Deniel-Laurent : Il y a quarante ans, le régime communiste des khmers rouges, dirigé par Pol Pot, établissait une dictature qui, en moins de quatre ans, allait provoquer la mort d'un quart de la population cambodgienne. Vous avez été un témoin privilégié de l'entrée des khmers rouges dans Phnom Penh : que vous inspire rétrospectivement le traitement de l'évènement par la presse et l'intelligentsia françaises ?

François Ponchaud : La plupart ont fait preuve d'aveuglement idéologique. Mais je ne serai pas trop sévère avec les unes des premiers jours car la situation a pris tout le monde de court.

Bruno Deniel-Laurent : « Phnom Penh libérée dans la liesse » écrivait le correspondant du Monde, Patrice De Beer, dans l'édition du 18 avril 1975…

François Ponchaud : Mais jusqu'à dix heures du matin, le 17 avril 1975, c'était effectivement la liesse ! Le peuple cambodgien voulait que la guerre civile s'arrête. Toute la matinée, ça a été un va-et-vient de factions armées, d'escarmouches, de de fraternisations. Je vivais depuis dix ans au Cambodge, je parlais khmer et je ne comprenais rien à ce qui se passait, alors imaginez les correspondants de presse ! On ne peut pas en vouloir à De Beer d'avoir écrit ça.

Bruno Deniel-Laurent : Quand avez-vous compris qu'il se passait quelque chose de grave ?

François Ponchaud : Assez vite, en fait. A dix heures du matin, on a vu arriver des petits groupes de jeunes combattants vêtus de noir, casquette mao vissée sur la tête. Ils avaient le visage émacié, les traits durs, le regard froid. Ils ont commencé à fouiller les passants, ils brutalisaient des soldats de l'ancien régime. Je me suis dit : « Avec ceux-là, on ne va pas rigoler. » On a entendu à la radio un cadre khmer rouge aboyer le premier ordre d'évacuation. J'étais avec le père Robert Venet, un vieux briscard qui n'avait pas froid aux yeux : il avait fait la guerre 39-45 dans les blindés, connu les prisons nord-vietnamiennes en 1970, etc. Et bien lui comme moi nous avons frémi en entendant ce discours des khmers rouges ; leur vocabulaire était désincarné, leur façon de s'exprimer était brutale, c'était terrifiant. Nous avons compris que le Cambodge allait basculer dans quelque chose de nouveau.

 

 

Bruno Deniel-Laurent : Cambodge année zéro…

François Ponchaud : Oui, une chape de plomb est tombée ce jour-là sur Phnom Penh. Le soir nous sommes rentrés à l'évêché et le lendemain on s'est tous réfugiés dans l'ambassade de France. J'ai retrouvé là-bas Patrice De Beer, tout sourire. Il venait juste d'interroger un Cambodgien du district de Kien Svay et il était enthousiasmé par ce qu'il croyait comprendre. Il me dit : « Les khmers rouges ont demandé aux militaires et aux fonctionnaires de l'ancien régime de se manifester à eux afin qu'ils apportent leur concours à la révolution. Tu vois, ils ne sont pas si terribles ! » J'ai alors interrogé moi aussi le témoin, mais je l'ai fait en khmer, contrairement à De Beer qui s'était contenté du français. Ce Cambodgien m'a confirmé que les khmers rouges avaient demandé aux fonctionnaires d'écrire leur nom sur un tableau, mais ce n'était pas pour les amnistier, c'était pour les liquider ! Tous ceux qui se sont présentés aux khmers rouges ont été emmenés dans des camions et tués derrière une pagode. Mais De Beer n'a pas voulu en démordre. Et sa seule réponse était : « Toi tu es anti-communiste, ça ne compte pas ».

Bruno Deniel-Laurent : Il faut dire que le correspondant du Monde avait effectivement des sympathies communistes bien arrêtées…

François Ponchaud : Oui, comme Jacques Decornoy qui dirigeait le service étranger du Monde. Pourtant, même à l'ambassade où nous étions enfermés, des témoignages nous parvenaient. Par exemple une jeune femme me raconte qu'elle est restée toute une nuit cachée dans un palmier, préférant se faire dévorer par les fourmis rouges plutôt que de tomber entre les mains des khmers rouges ; elle nous parle de bébés fracassés contre les arbres, des récits abominables… Mais là encore, ces témoignages n'ont pas été pris au sérieux par De Beer…

Bruno Deniel-Laurent : Le réel ne passera pas !

François Ponchaud : Je me souviens aussi des époux Steinbach, des intellectuels communistes purs et durs qui avaient été professeurs à Moscou ; ils travaillaient alors à Phnom Penh pour le ministère français de la Coopération. Le 17 avril, ils étaient fous de joie ! Déguisés en khmers rouges, avec une casquette mao sur la tête et un krama autour du cou, ils attendaient les révolutionnaires à l'Université royale de Phnom Penh. Dès qu'ils ont vu arriver les premiers khmers rouges, ils leur ont dit : « Nous sommes avec vous, nous sommes vos frères, etc. ». Mais les khmers rouges les ont aussitôt arrêtés et conduits à l'ambassade de France, avec leurs compatriotes. Et là, Jérôme Steinbach s'est mis à faire un speech à la gloire de la révolution khmère rouge. Je me suis mis en colère, et je lui ai dit : « Tu fermes ta gueule ou je te la casse ! » J'ai dû être convainquant car on ne l'a plus entendu.

Bruno Deniel-Laurent : Les Steinbach ont longtemps persisté dans leur défense du régime khmer rouge...

François Ponchaud : Et de façon acharnée ! En 1976 ils vont sortir aux Éditions sociales, une maison d'édition qui dépendait du Parti communiste français, une vibrante défense des khmers rouges, Phnom Penh libérée. Leurs arguments ne tenaient pas la route mais ça mettra un sérieux doute sur nos témoignages.

 

 

Bruno Deniel-Laurent : En mai 1975, vous êtes donc expulsé du Cambodge. Comment cela s'est-il passé ?

François Ponchaud : J'en garde un souvenir glaçant. On a parcouru près de quatre cents kilomètres depuis Phnom Penh jusqu'à la frontière thaïlandaise. Toutes les villes que nous traversions, Kampong Chhnang, Pursat, Battambang, étaient vidées de leurs habitants. Je n'ai pas vu un seul Cambodgien, pas un seul ! Juste avant d'arriver à la frontière, un sous-officier khmer rouge qui m'escortait m'a dit : « Vous ne voulez pas m'emmener en France ? Ici le sang va couler. » Le doute n'était plus permis. En sortant du Cambodge, j'étais comme fou.

Bruno Deniel-Laurent : A qui en avez-vous parlé en arrivant en France ?

François Ponchaud : En fait, dès que j'ai atterri à Roissy, une équipe d'Antenne 2 est venue à moi pour m'interroger. Mais là encore, je me suis heurté à un mur. Je leur ai dit que l'entière population de Phnom Penh avait été déportée mais ils ne me croyaient pas, ils s'amusaient de ce que je disais, ils ironisaient. Bref, j'étais inaudible.

Bruno Deniel-Laurent : Ce refus de vous croire est-il alors partagé par d'autres Français ?

François Ponchaud : Mais c'est un sentiment général ! Nous les Français rapatriés du Cambodge, on est alors considérés comme des pestiférés ou des colons, et comme la cause de tous les problèmes qu'ont connus les Khmers ou les Vietnamiens. Les prêtres missionnaires, en particulier, sont accusés de mille maux. Vous savez, on est peu après mai-68, l'anticolonialisme et les idées marxistes sont à la mode chez les journalistes, à l'université. Pour les communistes, il y a les méchants Américains d'un côté, les bons révolutionnaires de l'autre, qu'ils soient vietnamiens ou cambodgiens. Donc un Français, prêtre de surcroit, qui critique les khmers rouges ne peut être qu'à la solde des Américains.

Bruno Deniel-Laurent : Pourtant vous n'êtes pas connu pour être pro-américain, c'est même tout le contraire ! Puis un Français au Cambodge ne pouvait pas être un colon puisque le royaume était indépendant depuis 1954…

François Ponchaud : Oui, je pensais que les Américains n'avaient rien à faire au Vietnam. Mais les communistes ne s'embarrassaient pas de nuances, vous savez...

Bruno Deniel-Laurent : La presse de droite a dû être plus réceptive...

François Ponchaud : Le Figaro m'a demandé un entretien, mais ça m'ennuyait d'être relayé uniquement par des journaux de droite, pro-américains, etc. J'ai aussi été interrogé par Denise Dumolin qui travaillait pour L'Aurore, mais elle disait tellement de mal des communistes qu'elle n'était pas crédible. Du coup, ça donnait beaucoup moins de poids à ce que je disais.

Bruno Deniel-Laurent : A quoi ressemblent vos premiers mois en France ?

François Ponchaud : Les Missions étrangères de Paris me donnent deux mois de vacances. J'en profite pour recueillir des témoignages de Cambodgiens exilés en France et je cherche à recueillir des écrits khmers rouges. A partir de l'été 75 je demande au père Robert Venet, qui est en poste à la frontière thaïlandaise, d'enregistrer la radio officielle des khmers rouges et de me poster les cassettes. Je passe toute la fin de l'année 75 à retranscrire ces cassettes et les mettre en parallèle avec les récits des témoins cambodgiens. Et je constate que ça colle parfaitement : les discours dithyrambiques de la radio des khmers rouges et les récits des réfugiés forment les deux faces d'une même terrifiante médaille. J'en fais une analyse serrée que j'envoie à plusieurs journalistes, et notamment à Jean Lacouture qui s'était enthousiasmé pour les khmers rouges. Il reçoit le dossier et immédiatement il me téléphone. Il me dit « je me suis trompé. Vos arguments sont irréfutables, je vais essayer de réparer mes erreurs. »

Bruno Deniel-Laurent : C'est aussi à ce moment-là que Le Monde change de position sur les khmers rouges.

François Ponchaud : Oui, grâce à André Fontaine qui voulait se dédouaner de tout ce qui avait été écrit par De Beer et Decornoy qui étaient des laudateurs des khmers rouges. Il m'a donc offert la une et des pages intérieures où j'ai pu publier en février 1976 un texte qui s'appelait « Le Cambodge neuf mois après ».

Bruno Deniel-Laurent : Quel en a été l'impact ?

François Ponchaud : Gigantesque ! C'était la première fois qu'un texte sourcé et équilibré évoquait dans la « grande presse » la réalité de l'horreur que vivaient les pauvres Cambodgiens. Mais les pro-khmers rouges ont tout de suite réagi, notamment Libération qui sous la plume de Patrick Sabatier a répondu de façon très violente et mensongère en publiant un article titré « Espions, curés, journalistes, SDECE et CIA ». En gros, Sabatier m'accusait de prendre mes informations auprès des services secrets américains, français et thaïlandais, il me traitait de « vétéran de l'Indo », il affirmait que je voulais créer une image aussi négative que possible du Cambodge dans l'opinion, etc.

Bruno Deniel-Laurent : Il me semble que Patrick Sabatier a depuis fait amende honorable, en reconnaissant son « aveuglement ».

François Ponchaud : Oui, en 1985, six ans après la chute des khmers rouges…

Bruno Deniel-Laurent : A part Libération, comment a réagi la presse à la publication de votre texte ?

François Ponchaud : Globalement très bien. Même L'Humanité l'a salué.

Bruno Deniel-Laurent : Permettez-moi de penser que si L'Humanité vous a soutenu à ce moment-là, ce n'était pas par souci de vérité historique ou par bienveillance pour le petit peuple cambodgien mais plutôt pour des raisons géostratégiques. Les communistes français ont changé de discours sur les khmers rouges parce qu'ils obéissaient à l'évangile moscoutaire…

François Ponchaud : Bien sûr ! En 1976, il commence à apparaître que les khmers rouges se rapprochent de la Chine communiste, tandis que le Viêtnam se range résolument du côté des soviétiques. Donc les communistes français commencent à se méfier des khmers rouges. A l'époque où mon article sort, ils jouent encore sur les deux tableaux : d'un côté ils publient le livre des époux Steinbach, de l'autre ils font l'écho de mon témoignage. En 1977, les choses deviennent limpides : l'Union soviétique et les communistes vietnamiens entrent en conflit ouvert avec les khmers rouges pro-chinois. A partir de là, le PCF devient l'ennemi le plus acharné des khmers rouges ! Il en faisait des tonnes et des tonnes ! Plusieurs fois à cette époque, j'ai participé à des réunions avec des communistes et je leur disais « De grâce, n'en rajoutez pas ! ». Le pire, c'est que certains m'accusaient alors de complaisance avec les khmers rouges !

Bruno Deniel-Laurent : Et c'est sans doute les mêmes qui en 1975 vous traitaient de menteur et d'agent américain… A part ça, quel a été l'accueil de l'église catholique lorsque vous êtes revenu du Cambodge ?

François Ponchaud : Très mitigé. Le secrétaire de l'épiscopat m'a encouragé à collecter des informations sur la situation des Cambodgiens en général et des catholiques en particulier. Mais globalement on a accueilli mes témoignages avec beaucoup de pincettes. Un jour le clergé de Paris m'a invité à parler de la révolution des khmers rouges. Il y avait là plein de curés qui me prenaient de haut, qui me disaient : « Vu ce que tu as vécu, on comprend que tu sois anticommuniste, mais quand même… » Mais je leur disais : « Ce n'est pas par anticommunisme que je m'oppose aux khmers rouges, c'est parce que ma foi catholique romaine m'empêche d'être complice d'un régime qui met un peuple entier en esclavage ! » Pour la plupart des prêtres de l'époque, avec un discours comme ça, j'étais une sorte de demeuré. Ils ne comprenaient pas comment moi, prêtre, je pouvais refuser les lumières du marxisme… Vraiment, la réaction d'une grande partie du clergé m'a surpris. Entre mon départ pour le Cambodge, en 1965, et mon retour en 1975, les choses avaient bien changé. Je me suis dit que si l'église de France en était réduite à répandre les idées marxistes dans le monde, c'est qu'il y avait un problème, quand même… A l'époque j'ai aussi beaucoup ferraillé contre Menotti Bottazzi qui dirigeait le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement et qui lui aussi était un vrai « coco ».

 

« Il manque deux accusés ici :

Richard Nixon et Henry Kissinger ! »

 

Bruno Deniel-Laurent : J'aimerais que nous évoquions le procès des khmers rouges qui se déroule à Phnom Penh depuis 2099. Vous êtes très critique vis-à-vis de cette justice internationalisée.

François Ponchaud : Oui, pour plusieurs raisons. J'ai été invité l'année dernière à donner mon témoignage en audiences publiques. J'ai dit au président : « Je suis de nationalité cambodgienne, ce tribunal est au Cambodge et juge des Cambodgiens, donc je veux m'exprimer en khmer. » Mais la traduction, du khmer à l'anglais, puis de l'anglais au français, est désastreuse. A plusieurs reprises, on m'a fait dire en français le contraire de ce que je disais en khmer.

Bruno Deniel-Laurent : Donc quelqu'un qui consulte, comme je le fais, les audiences du procès en français risque fort d'être trompé par les traductions…

François Ponchaud : Oui. Pour un tribunal qui a déjà coûté près de 300 millions de dollars, je trouve que c'est minable…

Bruno Deniel-Laurent : Mais il me semble que c'est sur le fond que vous critiquez le tribunal…

François Ponchaud : Quand j'ai été auditionné, je me suis retrouvé face à un seul accusé, Khieu Samphân. J'ai commencé par dire au président : « Il manque deux accusés ici : Richard Nixon et Henry Kissinger ! »

Bruno Deniel-Laurent : Ca va être difficile de convoquer Nixon…

François Ponchaud : Oui, mais Kissinger est toujours vivant ! J'ai vraiment un total mépris pour ces deux bandits qui auraient dû être jugés par un tribunal international ! J'en ai longuement parlé à la barre. Vous savez, j'étais à Phnom Penh lorsque l'aviation américaine, sous prétexte de s'en prendre aux communistes vietnamiens, a déversé des tonnes de bombes sur le Cambodge. Du 6 février 1973 au 15 août à minuit, c'était terrible. J'étais au cinquième étage de l'école Miche et de là on voyait le ciel rougir sur des kilomètres, ensuite on entendait le son des bombes puis on ressentait le souffle qui faisait bouger les maisons. C'était affreux. Ces deux-là ont massacré le Cambodge.

 

Henry Kissinger

 

Bruno Deniel-Laurent : A-t-on une idée du nombre de civils cambodgiens tués sous les bombes américaines ?

François Ponchaud : J'ai longtemps surestimé le nombre des victimes, je pensais que ça se comptait en centaines de milliers de morts. L'historien Henri Locard, qui me semble très sérieux, m'assure que les bombes américaines ont tué environ quarante mille personnes.

Bruno Deniel-Laurent : Ce qui reste énorme… Sans compter qu'on peut estimer qu'il y a eu quatre fois plus de blessé(e)s et de mutilé(e)s... D'ailleurs vous rappelez souvent que le mouvement des khmers rouges n'est pas né de rien, qu'il a prospéré sur une spirale de violence. Même la période de « Monseigneur Papa », c'est-à-dire Norodom Sihanouk, dans les années 60, souvent présentée comme l'âge d'or du Cambodge contemporain, a eu son lot d'atrocités.

François Ponchaud : Sihanouk n'était pas un tendre. Quand je suis arrivé au Cambodge en 1965, j'allais souvent au cinéma pour améliorer mon khmer. Avant chaque séance, on devait assister à un film d'édification qui montrait l'exécution sanglante d'un opposant au régime. Aucun détail ne nous était épargné. Je me souviens aussi qu'en mars 1967, dans la province de Battambang, le gouvernement de Sihanouk a spolié des paysans afin d'installer des plantations sucrières ; pour montrer leur mécontentement, les paysans ont volé une demi-douzaine de fusils dans une gendarmerie, ce qui n'est pas bien méchant. Et bien le gouverneur de la province a recruté des hommes de main dans un village situé à deux cents kilomètres et les a chargés de mater la jacquerie. Ils ont pourchassé les paysans à coup de bâton, les tuant comme des chiens. Un prêtre m'a aussi rapporté que sur une route forestière, près de Memot, il avait vu des opposants politiques, probablement des communistes, attachés à des arbres, le ventre ouvert, en train d'agoniser. Bref, je n'idéalise pas « Bon Papa » Sihanouk….

Bruno Deniel-Laurent : A ce propos, j'ai entendu dire que Norodom Sihanouk pratiquait des sacrifices humains. Légende ou réalité ?

François Ponchaud : J'ai reçu cette confidence par la bouche de Charles Meyer qui était un de ses proches conseillers dans les années 60. Il était resté prudent, mais il m'avait dit que Sihanouk, « sans doute », ordonnait des sacrifices humains avant de partir en voyage. Connaissant l'admiration que Meyer avait pour Sihanouk, j'aurais tendance à croire que c'est une réalité…

Bruno Deniel-Laurent : Le régime pro-américain du maréchal Lon Nol, qui a précédé celui des khmers rouges, n'était pas un modèle lui non plus…

François Ponchaud : Certainement pas ! On accuse par exemple les khmers rouges d'avoir voulu exterminer les Vietnamiens. Je ne le crois pas. Par contre, ce qui est sûr, c'est que le maréchal Lon Nol, qui – je le dis en passant – était un véritable cinglé, a commencé en avril 1970 à exterminer les populations civiles vietnamiennes du Cambodge. Dans la nuit du 13 au 14 avril, les soldats de Lon Nol ont tué tous les hommes du village de Chroy Changvar, en face de Phnom Penh, 515 hommes en tout, puis ils ont violé les femmes. Dans le village de Kompong Trabek, les soldats ont aussi rassemblé les vietnamiens catholiques et les ont presque tous massacrés. Et finalement ce sont les bonzes cambodgiens du village qui sont intervenus en leur faveur, ils ont réussi à cacher dans leurs pagodes les bonnes sœurs vietnamiennes afin qu'elles ne soient pas massacrées.

Bruno Deniel-Laurent : Vous avez d'ailleurs contribué vous aussi à sauver beaucoup de vies vietnamiennes à l'époque…

François Ponchaud : La plupart des catholiques du Cambodge sont vietnamiens, donc forcément c'était une population que nous connaissions bien. Dès que j'ai eu connaissance du massacre de Chroy Changvar, je suis allé avec l'évêque de Kampong Cham trouver le gouverneur de la région et je lui ai demandé l'autorisation de procéder à l'évacuation des villages vietnamiens catholiques. Ce qui n'a pas toujours été facile car on a plusieurs fois essuyé des tirs venant des maquisards du Viêt Công ou des soldats cambodgiens. On a sauvé des vies, oui, mais j'estime à deux mille le nombre de Vietnamiens massacrés au printemps 1970.

 

Eglise d'Arei Ksaych, près de Phnom Penh

 

Bruno Deniel-Laurent : Pour justifier ces pogroms, le régime de Lon Nol accusait les Vietnamiens du Cambodge de former une cinquième colonne instrumentalisée par le Viet Cong. Etait-ce vraiment le cas ?

François Ponchaud : Il y a du vrai, bien sûr. D'ailleurs mon sacristain lui-même était un agent du Viêt Công, je l'ai appris plus tard ! Mais vous savez, les Vietnamiens subissaient des pressions énormes de la part des maquisards communistes du Viêt Công.

Bruno Deniel-Laurent : Revenons, si vous le voulez bien, au procès des khmers rouges. Vous admettrez que les crimes gigantesques qu'ils ont commis sont sans aucune mesure avec ceux d'un maréchal Lon Nol ou du roi Sihanouk. Quelle est la raison essentielle qui vous empêche de le soutenir ?

François Ponchaud : En fait, je ne crois pas que cette justice distributive, imposée depuis l'étranger, puisse être d'une quelconque utilité pour les Cambodgiens. Vous savez, ce sont surtout les Cambodgiens expatriés en Occident, soutenus par les États-Unis, qui ont voulu ce procès. Les Cambodgiens, eux, qui vivent au quotidien avec d'anciens khmers rouges qui sont leurs voisins, ne s'y intéressent pas. Ceux avec qui j'évoque ce procès me disent : « C'est fini tout ça, il faut passer à autre chose. » Il y a un village près de Chamlak où il m'arrive de discuter avec un ancien khmer rouge qui était un chef de coopérative, bref c'est lui qui envoyait les gens à la mort. C'est un homme jovial, sympathique. Quand je lui parle de ses fonctions d'alors, il bote en touches. Tout le monde l'accepte, les Khmers se disent simplement qu'il a alourdi son karma, que sa prochaine réincarnation sera douloureuse, mais personne n'envisage de le conduire devant un tribunal. Il m'est aussi arrivé de bavarder avec un ancien chef de la logistique de la province de Prey Veng, un type qui était dans les hautes sphères de l'Angkar et qui a d'ailleurs gardé une façon très khmère rouge de parler, avec un ton cassant et sec. A la chute du régime, les villageois l'ont mis en quarantaine puis, au bout de quelques années, ils l'ont accueilli en se disant : « Après tout c'est un Khmer, comme nous. » Maintenant, il est même chef de cérémonie lors des fêtes religieuses de la pagode ! C'est un tueur, c'est vrai, mais on a fini par accepter qu'il revienne dans la communauté.

Bruno Deniel-Laurent : La logique d'amnistie est d'ailleurs une constante de la vie politique cambodgienne...

François Ponchaud : Bien sûr. L'histoire du Cambodge moderne est jalonnée par des guerres civiles qui se sont terminées en embrassades et en compromis. Il ne faut pas oublier que les khmers rouges qui sont aujourd'hui jugés par le tribunal international ont accepté dans les années 90 de renoncer au combat contre la promesse d'une amnistie. Le procès est la négation de ce compromis douloureux. Entre la paix et la justice, il me semble qu'il est souvent préférable de choisir la paix. C'est en tous cas comme ça que les Cambodgiens règlent généralement les choses. Pour moi, c'est une forme d'arrogance très occidentale que de vouloir imposer le principe de la justice distributive aux Cambodgiens qui ont une tout autre conception des choses et qui doivent, eux, apprendre à vivre avec leurs voisins. Puis ça m'agace de voir que parmi ceux qui poussent à ce procès, les plus acharnés sont les Américains. Quelle leçon peuvent-ils donner au Cambodge ? Ne sont-ils pas les plus grands violateurs de l'histoire ? Cherchez un pays qui n'a pas été bombardé par les États-Unis…

 

(c) Bruno Deniel-Laurent

Texte publié en version courte dans Causeur (été 2015)

 

 

 

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