B R U N O __D E N I E L - L A U R E N T

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Merveilleux cambodge

Auteur : Bruno DENIEL-LAURENT

Gonzaï (2004)

 

 

« Pour comprendre Sade, il suffit de se promener dans le tiers-monde. » Cette phrase de Roland Barthes, je la trouvai dans Amnésie de Sarah Vajda, quelques minutes avant d’être encerclé par une foule vagissante de petites prostituées (vietnamiennes ?) dont la plus âgée ne devait guère dépasser les treize ans. Scène ordinaire à Phnom Penh, Royaume du Cambodge. Les pauvresses s’agrippaient à mes vêtements pour me faire dériver vers un bouge obscur, répétant en chœur une même antienne : « massa, miam-miam, boum-boum » – autrement dit : massage, fellation, coït. Je ne sais si j’ai mieux compris Sade en me promenant sur le boulevard Norodom. Je retiens simplement qu’il m’était donné la possibilité, à cet instant, d’imiter en toute impunité les pratiques sexuelles des scélérats des Cent vingt jours de Sodome. N’importe quel noctambule le confirmera : le Cambodge, avant toute autre analyse, est ce pays où l’on peut s’envoyer un fillette pour quelques dollars. « Merveilleux Cambodge », dévoré par la corruption – loin devant le Laos, la Chine, la Thaïlande, le Vietnam. « Merveilleux Cambodge » où tout se vend, tout se brade : la virginité d’un enfant, les frontières nationales, l’honneur d’un peuple.

Puis il y a les Français : nous sommes prompts, ici, à ne pas prendre la mesure de nos privilèges ; un Français peut aller là où bon lui semble dans le monde sans que personne, grosso modo, ne lui cherche des poux dans la tête. Pas de tracasseries administratives, peu de chances de se faire écharper, la certitude de pouvoir tirer sa crampe pour trois fois rien. N’oublions jamais notre chance : un citoyen français, quelque soit sa stérilité, ses turpitudes, peut prétendre à l’expatriation. Peu étonnant que les bars français de Phnom Penh regorgent d’assistés, de semi voyous, de sous-officiers à la retraite. Clones de Bernard Lavilliers. Aucun d’entre eux n’est arrivé au Cambodge sur une barque de fortune ou dans un container – laissons ça aux Sénégalais ou aux Kurdes ! Pas besoin de passeurs, ils ont Air France. Ils sont en règle. Ils ne sont ni clandestins, ni même discrets. Dans les arrière-salles où ils aiment à humilier des petites Vietnamiennes vendues par leurs parents, ces Français éloquents continueront de gloser sur le souvenir du pays natal. Pour un peu, ils auraient la fibre sociale ; ils oublient que s’ils sont autorisés à parader sous les tropiques, c’est uniquement parce que l’argent s’est infiltré dans les moindres interstices du champ social. Et on les surprend, vers les deux heures du matin, à choisir leurs compagnes de la nuit comme d’autres choisissent leurs escalopes – « toi, non pas toi, toi et toi ! Allez fissa ! ». Combien de corps frêles et tannés, pénétrant à l’arrière de leur Range Rover, seront encore profanés d’ici demain ? Combien de rires gras et satisfaits pollueront les brasseries du quai Sisowath ?

Dès Roissy, on les repère. Il y avait ce groupe de cinq Franciliens – casquettes Nike, démarche chaloupée, sabir algérois. Ils s’envolaient vers Pattaya, la ville aux 100 000 prostituées. Les hôtesses thaïlandaises furent les premières à constater la gourmandise de nos compatriotes. Sifflets, mains aux fesses, « qahba ! ». Le steward sermonna le chef de la bande, non sans se prendre du « sale pédé » dans les gencives. Cinq Français en Thaïlande. Dieu merci, ils épargnaient le Cambodge. Malheureusement, on en voit d’autres, des Français, rue de la boue à Sihanouville, rue des petites fleurs à Phnom Penh. Des expats, parlant fort ; des ratés, la morve aux lèvres. Et encore de l’arrogance, des humiliations, des crimes impunis.

C’est quelque chose – ça devrait être quelque chose – un Français au Cambodge. Car un lien sentimental, de plus en plus tenu, unit la France au royaume khmer. Les cigarettes de luxe portent le nom d’un mythe, Alain Delon, moins oublié là-bas qu’ici ; des médecins vous parleront avec nostalgie de leurs études à la Salpetrière, de la place de la rue de Furstenberg. Et il y a ces vieillards, jamais sortis du Cambodge, qui parlent un impeccable français d’ancien régime, délicieusement suranné. Le trilinguisme – anglais-français-khmer – reste une réalité, mais pour combien de temps encore ? Quant au bilan de la colonisation française au Cambodge, il faut affirmer, et il n’y a là aucune malice, qu’il fut globalement positif. N’importe quel Khmer cultivé vous le confirmera : sans le protectorat français, établi en 1863, le Cambodge aurait connu le même sort que le royaume du Champa, englouti au XVIe siècle par le déferlement vietnamien. Car le trait déterminant de l’histoire de la région est bien le Nam Thien, c’est-à-dire la marche progressive, plus ou moins belliqueuse depuis mille ans, des populations vietnamiennes vers le sud de « l’Indochine ». On ne comprendra rien à l’histoire moderne du Cambodge – y compris son histoire intérieure – si l’on n’a pas à l’esprit que ce phénomène migratoire est perçu par les Cambodgiens comme une menace mortelle, traumatisante, pérenne. Saigon, nous disent-ils, avant d’être la capitale du Sud Vietnam, était une ville cambodgienne. Puis il y a ces chiffres implacables : 85 millions de Vietnamiens contre 13 millions de Cambodgiens. L’Impérialiste, pour le Khmer, est vietnamien, et l’occupation française n’y est guère vue que comme un épiphénomène. Le Vietnamien, c’est le « péril jaune ». Car le Cambodge, contrairement à son voisin, s’agrège à l’« Asie brune », l’Asie indienne. Voyez l'alphabet khmer, descendant des systèmes d'écriture brahmiques ; voyez ces danses nées sous l’influence hindouiste, la geste des Apsara ; voyez, enfin, ces dermes burinés, ces yeux en amandes que les apports chinois n’ont pas bridés. Pour le Khmer, le Français fut un maître, jamais un envahisseur. Au Cambodge, comme ailleurs, le colon commit son lot d’erreurs, de crimes ; il privilégia les Vietnamiens – catholiques – dans l’administration, au détriment des Khmers. Mais la marche vers l’indépendance se fit sans trop de heurts. Subtilement arrachée par le roi Norodom Sihanouk – placé sur le trône en 1941 par les autorités coloniales qui tenaient ce jeune artiste pour inoffensif –, l’indépendance du royaume est acquise en 1953 sans qu’aucune goutte de sang khmer ou français ne soit versée. Les Khmers sauront se souvenir qu’entre « eux » et « nous », il n’y a pas de contentieux majeur.

Les traumatismes sont postérieurs. Chacun des quatre impérialismes – américain, soviétique, chinois, vietnamien – imposa son ordre, ou plutôt son chaos, sur le petit royaume, par factions interposées. On connaît le fil des évènements qui conduisent les Khmers rouges au pouvoir : fidèle à une politique de « non-alignement » qui lui interdit de favoriser l’impérialisme américain, le roi Sihanouk accepte en 1963 que les combattants vietcongs puissent trouver un refuge temporaire sur le sol cambodgien. Il espère ainsi s’attirer les bonnes grâces de son voisin et couper l’herbe sous le pied des communistes cambodgiens. Mais le scénario tourne au cauchemar : les combattants vietnamiens commencent à administrer les zones cambodgiennes dans lesquelles ils ont trouvé refuge ; les élites pro-américaines de Phnom Penh crient à la trahison tandis que les Khmers rouges prennent le maquis. En 1968, Sihanouk, par un de ces coups de théâtre dont il a le secret, change de stratégie et autorise les Américains à s’engager sur le territoire cambodgien dans des hot pursuit contre les Vietcongs. Contre l’ennemi héréditaire, tous les coups sont permis. Mais les Américains, en guise de « poursuites », déploient leurs B52 : un tapi de bombes s’abat sur la forêt et les villages cambodgiens supposés accueillir les Vietcongs. Le 18 mars 1970, profitant d’un voyage de Sihanouk à l’étranger, un gouvernement pro-américain proclame sa destitution. Sihanouk, dès lors, ne poursuit qu’un objectif : renverser cette « clique de traîtres à la solde des impérialistes ». Sihanouk crée un Front uni national, intégrant tous les éléments « anti-impérialistes », y compris les Khmers rouges prochinois. Ces derniers ont beau jeu, alors, de se présenter dans les campagnes comme les soldats de Sihanouk ! Le Prince pense que « la victoire des Khmers rouges sera la [sienne], celle de l’indépendance cambodgienne sur l’impérialisme et ses hommes de main. » Funeste erreur. Les Khmers rouges « libèrent » Phnom Penh le 17 avril 1975, déchaînant au passage l’enthousiasme de la gauche française. La machine de mort, soutenue par l’idéologie raciale-maoïste de Pol Pot, s’abat aussitôt sur une population promise à une rééducation radicale. Le Cambodge devient un gigantesque camp de concentration dans lequel près de deux millions de personnes (sur huit millions) trouvent la mort. Pol Pot, formé à l’école du Parti communiste français (son nom est une abréviation de « Politique Potentielle », expression apparemment éclose lors de son séjour dans les cellules militantes du PCF), se donnera pour but de tuer le « vieil homme », c’est-à-dire le passé. Abolition de la famille, interdiction de la religion, destruction méthodique de l’art. Sihanouk passe les quatre années suivantes dans son palais, surveillé par les Khmers rouges qui le haïssent mais n’osent assassiner ce protégé de Chou En Lai. En 1979, le Vietnam pro-soviétique, prenant prétexte des crimes commis par la « clique Pol-Pot », envahit le Cambodge. L’armée vietnamienne est rapidement victorieuse, épaulée par des ex-Khmers rouges ayant fui le Cambodge par crainte des purges interne – dont Hun Sen, l’actuel premier ministre. Les militaires vietnamiens rentrent au pays mais le gouvernement pro-vietnamien s’enracine. Nous en sommes là.

Passé sans transition de la religion polpotiste au capitalisme débridé, le Cambodge abandonne une folie pour une autre : les multinationales malaises rasent consciencieusement la forêt des hauts plateaux, bouleversant les modes de vie des tribus proto-indochinoises ; les Vietnamiens repoussent les bornes de la frontière, sans être inquiétés par des militaires corrompus ; les congrégations évangélistes les plus hétéroclites pullulent, sans que l’on puisse savoir si la Croix les préoccupe plus que les dollars ; les mafias chinoises, à peine concurrencées par quelques généraux grimés en dictateurs locaux, rançonnent et désespèrent les entrepreneurs ; les monarchies du Golfe et les prédicateurs pakistanais rééduquent les Chams, suspectés de pratiquer un islam « dégénéré » ; sur les rives du Mékong, il y a désormais des villages entiers où les sourires ont disparu sous la burqa, où les jeunes Chams sont invités à renier la religion de ses aïeux tandis que l’imam, soudainement enrichi, roule en 4x4. Et le Parti dominant, déjà presque unique, semble se donner comme unique but l’enrichissement express de ses dirigeants – on ne sait de quoi sera fait l’avenir ! Pendant ce temps, les anciens Khmers rouges coulent des jours paisibles ; la plupart se sont reconvertis dans les rangs du Parti, d’autres ont été amnistiés, certains se sont convertis au christianisme. Le procès, selon toute vraisemblance, ne condamnera qu’un petit groupe de boucs émissaires. Puis il y a la famille royale : Sihanouk, installé à Pékin après avoir abdiqué en faveur de son fils Sihamoni en 2003, ne reviendra sans doute jamais au Cambodge. Le nouveau roi, danseur et chorégraphe éduqué en France, peine à imposer une quelconque autorité. Rompu à l’art de la périphrase, Sihanouk parle de lui comme d’un « célibataire d’un genre spécial, à la manière de Jean-Claude Brialy ».

Et c’est la fièvre chinoise qui atteint le Cambodge. Spéculation et paupérisation sont les mamelles du nouveau Phnom Penh. Tout se vend, tout se brade, écrivais-je. On me parlera d’un pauvre hère qu’un promoteur sino-khmer avait convaincu d’incendier un bidonville contre une poignée de dollars – las, le feu s’étendra au-delà de sa volonté et la famille du malheureux périra dans l’incendie. On surprendra tel député noceur, préférant la piscine de sa villa américaine aux villages du Mékong, être incapable de trouver sa circonscription sur une carte. On apprendra que l’armée compte un officier pour deux hommes de troupe ! Que les militaires n’ont aucune pudeur à vendre leurs armes aux mafias. Que chaque année, des milliers de paysans sont expropriés par des fonctionnaires capables de produire n’importe quel faux titre de propriété… Une partie de la jeunesse espère encore ; les pancartes bariolées de prétendues « High Schools » recouvrent les murs des battisses. J’ai vu l’une de ces écoles privées proposer, sans rire, une formation en « Anglish language & bussiness ». Avec un tel bagage, la foule pléthorique des futurs diplômés se prépare des lendemains malaisés.

Cette réalité, le Français en goguette ne la voit pas. Au pire, il soliloquera sur le « fatalisme des Khmers », leur désespérante naïveté. Il est tellement facile de s’improviser ethnologue à la terrasse d’un bar colonial, un verre de Chivas Regal à la main ! Il ne peut discerner le lien logique existant entre sa position de surplomb jalousement défendue, dont il jouit par tous les pores, et la pérennité de cet enfer que le sourire khmer rend si peu visible. Si l’argent est sale, ce n’est pas de sa faute ! Qu’il est triste, tellement triste, de croiser des Français qui, après cinq ans d’installation au Cambodge, ne possèdent que trente mots de Khmer – et encore, à seule fin de faciliter le commerce des corps. Certes, une telle attitude n’a rien de vraiment scandaleuse ; ou alors, c’est l’humanité qui est un scandale – et l’histoire. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de s’enfermer dans l’impasse de la repentance pour observer que les habitus hérités du modèle colonial ont la peau dure. Il suffit d’observer ces expatriés français (on me pardonnera de limiter ces observations à mes seuls compatriotes et au seul Cambodge ; nous pourrions sans doute en dire beaucoup sur les Américains, les Chinois, les Israéliens, les Britanniques, etc.), il suffit donc de scruter leur morgue, la subtilité de leur sans-gêne, leur impatience : quelque chose les persuade, ici, qu’ils sont les maîtres. Mentalité coloniale dégénérée, bourgeoise, qui n’a plus qu’un lointain rapport avec ce qui fut une aventure, une volonté, une conquête. Les mêmes, dans les rues de Tokyo, de Los Angeles ou de Paris, n’afficheraient d’ailleurs pas cette aisance qui, au Cambodge, ravine tant de visages blancs. Le Français installé aux Etats-Unis sait qu’il n’est qu’un immigrant ; le Français du Cambodge, même le plus minable, refusera de se considérer comme tel ; il se sait, se croit au-dessus du commun. Pourquoi, dès lors, se gêner ?

Ces « colons » – appelons-les ainsi par commodité – n’ont heureusement pas le monopole de la présence française. Car le rapport qu’entretient le Cambodge avec une certaine mystique française, ses vicissitudes historiques que j’évoquais plus haut, l’âme de son peuple, ont aussi opéré une séduction sur des volontés autrement plus téméraires. Contre ces habitus de fonctionnaires coloniaux, certaines âmes bien nées ont su opposer une ascèse de pionniers, d’explorateurs. Le Mal jaune, Dieu merci, s’inocule parfois aux meilleurs. Là-bas, sur les hauteurs de Sihanoukville ou parmi les peuplades de Ratanakiri, c’est un rapport d’amour et d’élection qui lie ces Français des antipodes au « Merveilleux Cambodge ». Leurs enfants, dont les veines métissées mêlent la Loire et le Mékong, sont sans doute les dépositaires d’un héritage que plus personne, ici, n’a le courage de transmettre. J’ai la faiblesse de croire que chaque Français foulant une terre étrangère engage plus que sa propre personne. Qu’on m’autorise donc à rendre hommage à cette poignée d’hommes et de femmes qui, à l’instar des Chartreux priant pour le salut du monde, rendent sa dignité à notre pays – du moins à l’idée qu’ils s’en font.

Bruno DENIEL-LAURENT

Gonzaï (2007)

Bruno Deniel-Laurent

 

 

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