B R U N O __D E N I E L - L A U R E N T

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S comme Savennières

Auteur : Bruno DENIEL-LAURENT

Publication : L'Anjou en toutes lettres (Siloë)

 

 

 

 

 

 

 

On raconte que Louis-Ferdinand Céline, entre autres fantasmes politiques, rêvait d’écraser toute forme de vie humaine au sud de la Loire. Savennières, donc, aurait échappé à son ire... Il est vrai qu’en Anjou les orages tiennent aussi la Loire comme une frontière irréfragable, et c’est un spectacle saisissant que celui des ondées s’abattant sans pitié sur les coteaux sudistes, Layon et Aubance, tandis qu’on demeure les pieds bien au sec depuis les hauteurs du Château des Vaults. De là à penser que Savennières est un territoire béni des dieux ou des fées, il n’y a qu’un pas que certains franchissent allègrement, tel ce poète d’occasion, croisé un matin de printemps au bar Dégustation de Savennières, qui soudain s’exalta : « Les Bourgogne sont des vins d’hommes ; les Bordeaux des vins pour les dames ; et les Anjou la boisson des anges… » ; « Oui j’ai déjà entendu ça », lui répondis-je avec un peu trop d’aplomb. « Oui, mais ce que tu ne sais pas, c’est que le Savennières est le vin des Séraphins ! » Et pour achever de me convaincre, moi qui suis loin d’être un Séraphin, mon compagnon d’un jour m’invita à nous enivrer d’un verre de Jalousie, petit blanc primesautier du Domaine du Closel, un vin gai comme un pinson, frais comme une adolescente ; puis, alliant la rigueur au plaisir, il commanda une Cuvée spéciale du Château d’Epiré, taillée pour une longue garde, dont la franche minéralité, presque austère, prépara nos palais à accueillir les intenses arômes de tilleul et de citronnelle d’un Roche-aux-Moines velouté, patiemment élaboré dans les chais des bien-nommées dames Laroche…

On l’aura compris, Savennières est de ces villages dont la célébrité doit tout – ou presque – au travail de la vigne. Le grand Curnonsky, ne s’y trompant pas, avait en son temps désigné le Savennières-Coulée-de-Serrant parmi les cinq meilleurs blancs de France, escorté par un Montrachet en Bourgogne, un Château-Grillet en Rhône, un vin jaune du Jura et last but not the least un Château d'Yquem ! A Savennières comme ailleurs, le miracle fut largement l’œuvre des moines, en l’occurrence ceux de Saint-Nicolas d’Angers qui s’échinèrent dès le XIIe siècle à planter le raisin sur des flancs de roches schisteuses, recevant bientôt le surnom de « moines étagers ». Sombrant dans la Loire impétueuse comme des torrents de lave solidifiée, les coteaux escarpés, alignés perpendiculairement au fleuve, forment autant de « coulées » dont la plus prestigieuse, la Coulée-de-Serrant, s’épuise en beautés successives avec ses vignes en terrasses cerclées d’édicules chrétiens, de moulins à vents, de maisons de maîtres. S’épanouissant sur ces terres saponariennes, le chenin, localement appelé pineau de Loire, dominent largement les autres cépages : à défaut d’offrir aux vins blancs de Savennières leur âme ou leur caractère profond, il distille une palette aromatique singulière, intensément florale lors des vendanges précoces – les arômes de tilleul nous mettront à coup sûr sur sa voie – et tirant plutôt vers le coing caramélisé ou l’abricot sec lorsqu’on le laisse surmûrir. Sa plus étonnante particularité : ses tanins qui, à l’instar de grands rouges, lui permettent d’offrir une belle amertume de fin de bouche. Mais on sait que le cépage n’est rien sans un terroir d’exception et le génie des hommes. Savennières, loin de Saumur la Blanche, est encore dans l’Anjou noir : le schiste, le grès, la silice et les roches volcaniques dominent, veinés parfois de phtanite (comme à Bonnezeaux), complexifiés ici ou là par un peu de sable éolien ; le sol y est donc peu profond, miraculeusement chaud, bien exposé vers le sud-est.

Au gré des millésimes, les Savennières peuvent nous emmener vers des horizons mirifiques. Souvenons-nous de l’année caniculaire… Tandis que les pauvres humains traînaient misérablement leurs carcasses en sueur, le chenin se gorgeait de soleil sur des quartz brûlants… Il suffit aujourd’hui d’humer un Caillardières 2003 dans les caves du Château des Vaults, y déceler des arômes de ramboutan, avant-goût d’une bouche fraîche et mielleuse, pour comprendre combien nos petites souffrances d’alors valaient d’être vécues ! Bien sûr, au-delà des années fastes et des fluctuations climatiques, ce sont les choix individuels des vignerons qui donnent à chaque vin de Savennières son âme. Depuis son Château de la Roche-aux-Moines, Nicolas Joly, maître ès biodynamie, élabore l’altière et précieuse Coulée-de-Serrant que seuls quelques privilégiés peuvent s’offrir. Sous la protection de la vieille église médiévale d’Epiré, transformée en chais en 1906, les blancs « Château d’Epiré » continuent quant à eux de ravir les amateurs de tradition, de puissance et de sobriété. Jouxtant le village de Savennières, les vins du Domaine du Closel de Madame de Jessey ont l’élégance un brin fantasque, on y déguste des blancs guillerets et taquins, ou des nectars pleins de promesses, fardés de notes épicées et de soupçons d’agrumes qui nous feraient soudain rêver d’un turbot au curry... Mais de Bouchemaine à la Possonnière, de la Croix Picot jusqu’au Clos de Frémine, les viticulteurs s’entendent sur les fondamentaux de l’appellation. Personne dans le pays de Savennières ne craint de transcender les frontières entre sec et moelleux puisque la véritable acrobatie de ces vins d’ardoise résiderait plutôt dans la quête d’une symbiose entre la puissance des amers propres au chenin et la fraîcheur des acides, horizon asymptotique et merveilleux où les mots, inopérants face à l’équilibre parfait, deviendraient superfétatoires.

(c) Bruno Deniel-Laurent

Texte publié dans L'Anjou en toutes lettres (Siloë), 2011

 

 

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